La chute et la renaissance de la monnaie
Liens entre dilution monétaire et inflation : des causes aux conséquences
Dans cette section, on va s'intéresser aux liens entre la dilution monétaire et l'inflation de ses causes aux conséquences. La dilution monétaire est l'un des phénomènes économiques majeurs de l’histoire monétaire romaine, avec des effets directs sur l’inflation. Dès le Ier siècle ap. J.-C., on observe une première phase lente de dilution de la monnaie d'argent (denier) à partir du règne de Néron (54-68 ap. J.-C.), accélérée par la suite lors de crises militaires et financières répétées, notamment sous Septime Sévère (193-211) puis sous Gallien (253-268).
On note aussi une dévaluation plus graduelle de l’aureus. Cette différence entre le taux de dévaluation souligne deux choses:
1 - Le rôle de l’unité de compte dans le bimétallisme pour le contrôle de la monnaie par l’État. L’unité de compte dans cet exemple est le denier. Je dénote trois façons différentes de gérer la valeur de l’unité de compte, la dévaluation (dilution du métal), la redénomination (antoninien) et l’imposition d’une valeur faciale par le marquage “XXI” (Aurélien)
2 - La volonté de l’État de repousser le plus longtemps possible la dévaluation de l’outil de réserve de valeur, l'aureus, qui permet aux élites de conserver leur pouvoir d’achat au détriment des moins fortunés. Nous reverrons ce principe assez souvent dans ce cours notamment avec le concept nommé “effet Cantillon” et avec les redénominations du Maravedi en Espagne.
Donc, ce qu'il faut comprendre ici, le phénomène est très intéressant, et on le voit se répéter à travers l'histoire. On va le revoir avec le Maravedi dans une section subséquente. On a vu ça avec toutes les monnaies de réserve aussi après, durant l'histoire des monnaies de réserve. On ne touche pas à l'unité de réserve de valeur, qui est par exemple l'auréus à Rome, mais on ne se gêne pas pour dévaluer l'unité de compte qui sert à la population, qui sert dans le commerce, dans les échanges quotidiens. Donc, on refile l'inflation monétaire au peuple, et ceux qui ont les moyens d'avoir des pièces d'or ne sont pas touchés.
Et en passant, c'est le même phénomène qui se crée aujourd'hui avec la dévaluation monétaire, qui permet aux actifs financiers de prendre de la valeur, et donc c'est les gens qui se servent de la monnaie, donc les gens les plus pauvres qui s'appauvrissent, et ça enrichit par la bande, par la création monétaire, les actifs de ceux qui sont capables, qui ont les moyens de se protéger contre la dévaluation, et donc ça creuse les iniquités sociales. Voilà, c'était mon petit laïus politique.
Ce que je viens de décrire, ça s'appelle l'effet Cantillon. On va le voir que ce monsieur vivait à l'époque de John Law, un sujet qu'on va couvrir aussi dans une section subséquente.
La réforme initiée durant le règne d’Aurélien a permis à l’inflation de s’envoler. L’inflation de la valeur nominale de la monnaie n’était plus limitée par la capacité des maisons de la monnaie à produire des pièces, à la main. On pouvait maintenant apposer une simple marque aux pièces déjà frappées et ainsi faire augmenter plus rapidement la valeur nominale de la masse monétaire.
J’ai deux citations à vous partager en lien avec Aurélien. La première vient de A History of Money: From Ancient Times to the Present Day:
"en ce qui concerne l’économie romaine, la contribution d’Aurélien fut davantage un désastre qu’un triomphe. C’est en grande partie à cause de la nature de sa "réforme" que le taux d’inflation a pu augmenter bien au-delà de ce qui avait été possible auparavant, même sous l’irresponsable Gallien. Après Aurélien, pendant deux siècles, l’inflation devint endémique dans l’ensemble de l’Empire romain.»
La deuxième vient de l’ouvrage Ancient History from Coins et concerne le détachement du système monétaire de l’or :
«La réforme d’Aurélien a modifié la relation entre la monnaie d’or et le reste du système monétaire. Avant celle-ci, les autres types de monnaies étaient liés à l’aureus selon des taux officiels (25 deniers ou 25 tétradrachmes égyptiens pour un aureus, etc.). Après la réforme, la monnaie d’or a commencé à fluctuer librement en valeur, comme n’importe quelle marchandise, tandis que le reste du système monétaire s’effondrait en valeur en raison de l’affaiblissement des alliages, n’étant plus adossé à l’or. Comme l’unité de compte restait théoriquement basée sur l’argent (le denier, ou en Égypte la drachme), les prix augmentaient à mesure que la monnaie se dépréciait.»
Comme on l’aura compris, cette dévaluation de la monnaie qui servait d’unité de compte affectait disproportionnellement les moins nantis, tandis que les détachement du lien avec la monnaie en or protégeait le pouvoir d’achat de ceux qui pouvaient se permettre d’épargner dans cette réserve de valeur qu’est l’or.
Ce qu’il faut comprendre ici c’est que si il y a un lien entre le denier et l’aureus, même si tu dévalues le denier, si tu es encore capable d'échanger tes deniers contre des aureus à ce taux (25 deniers pour 1 aureus), les gens vont définitivement échanger leurs deniers contre tes aureus puisque les deniers vont être surévalués et l'oreus sous-évalué. Mais dans cette réforme ils ont enlevé ce lien. Les gens ne pouvaient donc plus échanger des deniers contre de l'argent métal dévalués contre de l’or. C'est à partir de là où ceux qui avaient accès à des pièces d'or pouvaient vraiment se protéger parce qu'on ne pouvait plus après permettre aux gens d'échanger de l'argent dévalué surévalué contre de l'or pur sous-évalué. C’est un moment très important de cette évolution de la monnaie.
Un exemple frappant des effets de cette réforme par Aurélien est parfaitement illustré par ces citations tirées du livre Monetary Regimes and Inflation:
«Entre les règnes des empereurs Claude (41–54 ap. J.-C.) et Constance (337–361 ap. J.-C.), le prix du blé sur le marché libre en Égypte, exprimé en drachmes, a été multiplié par plus d’un million. L’inflation spectaculaire des prix est l’un des faits économiques centraux des IIIe et IVe siècles ap. J.-C." (Lendon 1990, p. 106). Mais cette évolution est moins dramatique qu’il n’y paraît, car elle correspond à un taux d’inflation annuel moyen de 4,4 %. Et selon Wassink (1991, p. 482), l’inflation n’aurait en réalité commencé qu’en 238 ap. J.-C.»
«À partir de cette date, l’inflation s’est lentement accélérée, car la bonne monnaie a d’abord été chassée de la circulation, si bien que la masse monétaire totale n’a presque pas augmenté au début. Par la suite, elle aurait atteint un taux annuel moyen de 3,65 % entre 250 et 293, pour ensuite grimper à 22,28 % entre 293 et 301 (Wassink 1991, p. 466), c’est-à-dire jusqu’aux réformes monétaires avortées de l’empereur Dioclétien. Ce phénomène est particulièrement impressionnant pour une inflation dans un régime monétaire fondé sur le métal.»
Ce phénomène d’inflation lié à la dilution monétaire répond initialement aux crises ponctuelles de trésorerie de l’État romain. En réduisant la teneur en métal précieux des pièces tout en maintenant leur valeur nominale, l’État augmentait temporairement ses ressources. Mais les prix ne réagissaient pas immédiatement : en effet, le système romain connaissait une certaine rigidité des prix ("stickiness"), ce qui faisait que les salaires et les prix tardaient à s’adapter aux dévaluations successives. Néanmoins, après un certain seuil, les prix augmentaient brutalement pour rééquilibrer le marché avec la valeur réelle des monnaies.
Comme on vient de le mentionner, ce phénomène est particulièrement évident à partir du milieu du IIIe siècle. En Égypte, région richement documentée, les prix sont multipliés par 10 sous Aurélien (274 ap. J.-C.) après une réévaluation officielle de la monnaie, malgré une tentative initiale de stabilisation. Puis, sous Dioclétien (301 ap. J.-C.), l’édit sur les prix impose un contrôle drastique pour freiner l'inflation sans s'attaquer à la cause profonde – la surproduction et la dégradation monétaire –, causant ainsi un échec prévisible. L'inflation persistante pousse finalement l’économie vers un système à deux vitesses : l'élite, protégée par des réserves d'or (comme le solidus de Constantin), profite de la stabilité, alors que la majorité de la population continue à subir une inflation chronique, illustrant ce qu'on appelle aujourd'hui l’effet Cantillon.
Ainsi, on observe un lien clair entre la dilution monétaire romaine et l’inflation, dont les causes sont essentiellement liées aux déficits fiscaux chroniques, aux dépenses militaires incessantes et à une mauvaise gestion économique étatique.