Progress pill
Introduction

Aperçu du cours

  • Le Far West de la finance
  • Plan du cours
  • Précisions
  • Remerciements
Ce cours vise à raconter la première partie de la deuxième phase de l'histoire de Bitcoin (2011–2014). Celle-ci fait suite à la première phase (2008–2011) dite de "preuve de concept", caractérisée par la présence de Satoshi et par une relative discrétion du projet. Et elle précède la troisième phase (2014–2018), marquée en particulier par la guerre des blocs (blocksize war), le conflit interne qui a déchiré la communauté pendant plusieurs années. Nous essaierons de retranscrire ce qui fait l'originalité de cette période et en quoi elle constitue une étape nécessaire dans la construction de Bitcoin.

Le Far West de la finance

Le récit que nous faisons ici se concentre sur la période qui s'étend du départ de Satoshi Nakamoto au printemps 2011 à la création de la Fondation Bitcoin en septembre 2012. Cette partie de l'histoire de Bitcoin correspond à l'ère dite du "Far West de la finance", qui est caractérisée par l'absence de règlementation due à l'unicité de l'objet novateur qu'est la cryptomonnaie. À l'époque, la démonstration de faisabilité de Bitcoin était faite, et il bénéficiait d'une couverture médiatique croissante. Au cours de cette période, l'utilisation de Bitcoin s'est propagée vers des gens qui n'étaient pas en premier lieu intéressés par la cryptomonnaie. Les cas d'utilisation illégaux se sont multipliés, donnant à cette "phase de péché" (pour reprendre le terme employé par le sociologue français Maël Rolland) une saveur particulière.
Le terme de Far West revient perpétuellement dans les dires des acteurs du secteur et des journalistes de la période. Dès novembre 2010, Gavin Andresen désignait l'ère qui s'ouvrait comme l'"époque du Far West de la monnaie open-source" et disait qu'il s'attendait "à ce que les gens soient victimes d'escroqueries, de contrefaçons, de pyramides de Ponzi et de bulles de prix". Dans un article publié sur Reuters le 2 avril 2012, la journaliste Naomi O'Leary écrivait que "Bitcoin était devenu le Far West de la finance, caractérisé par une prolifération de sites web offrant des répliques vaguement règlementées des services habituels du secteur financier". À partir de 2013, cette référence au Far West s'est répandue dans la communauté, se retrouvant sous forme positive dans la bouche d'Erik Voorhees et de Charlie Shrem, les deux représentants principaux de la société de change BitInstant, ou étant évoquée de façon plus péjorative par des personnes comme Brian Armstrong, cofondateur de la plateforme Coinbase. Elle a également été reprise par les détracteurs de Bitcoin, à l'instar de Benjamin Lawsky, le surintendant du Département des services financiers de l'État de New York, qui, en août 2013, qualifiait les cryptomonnaies de "Far West virtuel pour les narcotrafiquants et autres criminels".
Le Far West a une image forte dans l'imaginaire américain, et par extension dans tout l'Occident américanisé grâce notamment au western, genre cinématographique très populaire au milieu du XXe siècle. Il représente un idéal d'indépendance, à la fois pour ses attributs positifs (la liberté) que négatifs (le danger). C'est le fondement originel du "rêve américain" : pouvoir s'établir dans une contrée inconnue et entreprendre pour réussir à s'enrichir à partir de pas grand-chose. C'est tout naturellement que Bitcoin a été comparé à cet espace de liberté, par son indépendance vis-à-vis du système politique en place : Bitcoin permettait tout, le meilleur comme le pire. La comparaison a particulièrement inspiré Erik Voorhees qui, dans une entrevue de 2013, soutenait que Bitcoin était la nouvelle Frontière, l'intermédiaire entre la civilisation établie et les terres inexplorées. Il disait :
Tout à fait, Bitcoin est le Far West de la finance, et Dieu merci. Il représente toute une cohorte d'aventuriers et d'entrepreneurs, de preneurs de risques, d'inventeurs et de résolveurs de problèmes. C'est la Frontière. D'énormes quantités de richesses seront créées et détruites au fur et à mesure que ce nouveau paysage se dessinera. Je pense que les effets de cette aventure seront considérables, car si le "Far West" a été un phénomène exclusivement américain, Bitcoin est lui un mouvement mondial.
Ce n'est pas non plus pour rien que le blogueur Jimbobway qualifiait le développement du minage de Bitcoin en 2010 comme une "ruée vers l'or numérique", une analogie qui a été reprise par d'autres au cours des années suivantes. En 2013, le journaliste Alec Liu y faisait aussi référence dans un article pour Motherload à propos de Yifu Guo, l'inventeur d'un des premiers ASIC fonctionnels. Dans un mouvement qui s'est prolongé jusqu'en 2014 au moins, les individus pouvaient miner des bitcoins eux-mêmes grâce à des outils de plus en plus perfectionnés, jusqu'à la généralisation du matériel spécialisé et au développement des premières fermes de taille industrielle.
Le "Far West de la cryptomonnaie" est une période durant laquelle, comme l'a expliqué Michael del Castillo, "on pensait que le bitcoin n'était pas règlementé, ni ne pouvait être règlementé". Cette caractéristique a fait que les utilisations ordinairement réprouvées par le grand public — illégales, immorales, ou susceptibles de le devenir — ont été les premières à fleurir.
On a ainsi pu voir le trafic de drogue être mis à l'honneur avec la plateforme Silk Road, qui a connu son heure de gloire durant cette période, monopolisant jusqu'à 20 % de l'activité de la chaine en 2012. Fondée par un jeune Texan du nom de Ross Ulbricht, il s'agissait de la première place de marché en ligne utilisant Tor et Bitcoin. Elle permettait de se procurer des produits en tous genres, et notamment de la drogue, d'où son surnom d'Amazon de la drogue. Ross Ulbricht considérait lui-même que Silk Road n'était pas "Wal-Mart, ni même Amazon.com", mais que c'était  le Far West  et qu'il y avait "autant d'escrocs que d'hommes et de femmes d'affaires honnêtes". La plateforme a commencé à connaitre le succès à partir de juin 2011, à la suite d'un article publié sur Gawker, à tel point qu'elle a attiré l'attention des autorités.
Outre Silk Road, Bitcoin est devenu une monnaie utilisée pour le vice et pour le crime de manière générale, acquérant une réputation qui serait ensuite particulièrement dure à défaire. Le jeu d'argent en ligne s'est développé considérablement, avec la création de plateformes de poker, de paris et de jeux de casino en tous genres. De nombreux piratages ont eu lieu, menant à des pertes astronomiques et à la faillite d'entreprises importantes de l'écosystème comme Bitcoinica. De multiples escroqueries ont été perpétrées, à l'instar du système pyramidal Bitcoin Savings & Trust qui s'est effondré en août 2012.
Du côté de la finance, les plateformes de change se sont développées énormement, à l'origine sans licence bancaire ni procédure de connaissance du client. Elles faisaient le pont entre les monnaies étatiques et le bitcoin, parfois par l'intermédiaire de systèmes alternatifs comme Liberty Reserve. La spéculation avec effet de levier est apparue à ce moment-là. Des bourses en ligne comme GLBSE ont permis à des projets de se développer en émettant des parts sans enregistrement auprès des autorités. Enfin, la liberté monétaire apportée par Bitcoin a permis à de nombreux individus de lancer leurs propres cryptomonnaies, avec de plus ou moins bonnes intentions selon le projet.
Bitcoin a attiré à cette époque toutes sortes de profils atypiques, de personnes anticonformistes. Pour Naomi O'Leary, les utilisateurs de Bitcoin formaient "un drôle de mélange d'ultra-geeks, d'anarchistes, de libertariens, d'escrocs et de traders du Forex". En 2017, dans un article nostalgique consacré aux "derniers jours Far West de Bitcoin", le libertarien Bruce Fenton désignait la communauté de Bitcoin comme le "le groupe de geeks, génies et rebelles le plus intéressant et le plus éclectique qu'il avait jamais vu".
Un thème apparenté au Far West qui a été utilisé à l'époque était celui de la piraterie. Cette dernière occupe en effet elle-même une grande place dans l'histoire américaine (on pense notamment aux flibustiers du XVIIe siècle dans les Caraïbes). L'idée d'un homme indépendant qui navigue sur les mers était particulièrement parlante pour les premiers adeptes de la cryptomonnaie, et c'est pourquoi certains d'entre eux se sont appropriés cette imagerie, pour le meilleur et pour le pire. Au début de l'année 2012, Ross Ulbricht s'est ainsi fait appeler Dread Pirate Roberts, comme le pirate haut en couleur du film The Princess Bride. De même, le gestionnaire de Bitcoin Savings & Trust, Trendon Shavers, utilisait le pseudonyme PirateAt40, en référence à la chanson "A Pirate Looks At Forty" de Jimmy Buffett.
Un dernier élément marquant de la période est probablement l'âge des principaux promoteurs de Bitcoin : la plupart d'entre eux étaient en effet jeunes, voire très jeunes. C'étaient pour une bonne partie des millenials, des membres de la génération Y : nés entre 1981 et 1996, ils avaient entre 16 et 31 ans en 2011 lorsque Satoshi a disparu définitivement. Leur jeunesse relative les a rendu particulièrement enthousiastes, ce qui fait qu'ils ont constitué en quelque sorte le carburant avec lequel Bitcoin a pu prendre son envol. Néanmoins, ils étaient aussi particulièrement immatures et imprudents, notamment vis-à-vis de la réponse règlementaire. Même s'ils étaient encadrés par les membres de la génération précédente (qui étaient souvent plus discrets), ils ont ainsi fait un nombre considérable d'erreurs, qui les ont mené pour certains à subir la répression des autorités ou à finir derrière les barreaux.

Plan du cours

Ce cours est divisé en quatre parties, qui s'intéressent respectivement à la construction économique de Bitcoin durant la grande bulle de 2011 (4 chapitres), à son développement technique (3 chapitres) et aux excès qui découlent de son aspect libre et incensurable (4 chapitres). Au total, il comprend 11 chapitres qu'on liste ci-dessous (la période principalement concernée est donnée entre parenthèses) :
  • Silk Road, l'Amazon de la drogue (janvier–novembre 2011)
  • La reprise de Mt. Gox (mars–août 2011)
  • Bitcoin et l'activisme politique (mars–novembre 2011)
  • Le premier marché baissier (juin 2011–avril 2012)
  • L'amélioration de l'utilisation de Bitcoin (mars 2011–novembre 2011)
  • L'essor des coopératives de minage (février 2011–septembre 2012)
  • La bataille pour Pay to Script Hash (août 2011–avril 2012)
  • L'apparition des cryptomonnaies alternatives (avril 2011–août 2012)
  • Le commerce, licite et illicite (janvier–septembre 2012)
  • La monnaie du vice : jeu d'argent et travail du sexe (août 2011–août 2012)
  • La monnaie du crime : piratages et escroqueries (mars–septembre 2012)

Précisions

La lecture du premier cours sur l'histoire de Bitcoin (intitulé L'histoire de la création de Bitcoin) est un prérequis, surtout si vous ne connaissez pas du tout le sujet. Même si tout n'est pas raconté de manière chronologique, ce second cours reprend le récit là ou le précédent s'est arrêté, aux alentours du printemps 2011. Vous pouvez cliquer sur le lien suivant pour suivre le premier cours :
Toutes les dates et les heures sont données selon le fuseau horaire UTC (correspondant au méridien de Greenwich) et les dates peuvent ainsi différer des dates américaines. La plupart des citations proviennent de l'anglais américain et ont été traduites pour l'occasion, sauf indication contraire.
En plus des sources directement données dans le propos en lien hypertexte, nous nous basons sur les ouvrages de référence suivants :
Nous nous sommes également inspiré des films documentaires couvrant cette partie de l'histoire de Bitcoin, à savoir :
Enfin, nous avons fait usage d'un certain nombre d'archives et de contenus disponibles sur Internet, dont :

Remerciements

Un grand merci à Loïc Morel pour sa relecture attentive !